Béatrice Brugère (FO-Magistrats) : « Le terrorisme doit prendre sa place au côté des autres menaces criminelles »

Alors que l’état d’urgence s’éternise et qu’aucune stratégie à long terme n’a été véritablement élaborée pour lutter contre la menace terroriste, les magistrats tirent la sonnette d’alarme et appellent les pouvoirs publics à analyser les phénomènes de radicalisation pour envisager des solutions globales.
Béatrice Brugère

Alors que l’état d’urgence s’éternise et qu’aucune stratégie à long terme n’a été véritablement élaborée pour lutter contre la menace terroriste, les magistrats tirent la sonnette d’alarme et appellent les pouvoirs publics à analyser les phénomènes de radicalisation pour envisager des solutions globales.

Entretien avec :

- Béatrice Brugère, secrétaire générale de FO-Magistrats, vice-procureur de la République au TGI de Paris, membre du Conseil économique social et environnemental, ex-juge à l’antiterrorisme.

- Jean de Maillard, secrétaire général adjoint FO-Magistrats, vice-président du TGI de Paris.

 

 

Décideurs. Nous avons commémoré l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher le mois dernier. Quelles avancées majeures peut-on noter dans la lutte contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 ?

Béatrice Brugère. L’avancée la plus visible est la prise de conscience. Le pays s’est rendu compte de l’importance vitale de la lutte antiterroriste contre l’islam radical. Une prise de conscience qui a donné lieu à des modifications législatives en cascade, à une commission d’enquête parlementaire et à des annonces de renforcement des moyens au compte-gouttes. Ce n’est certes pas suffisant, mais la dynamique est là.

 

Une prise de conscience tardive…

B. B. Oui, si bien que certaines mesures, prises dans l’urgence, sont en réalité incomplètes et parcellaires. Elles révèlent un manque d’anticipation stratégique quant aux menaces. Nous n’avons pas de perspective, pas de doctrine. Si nous avons déclaré l’état d’urgence après les attentats, c’est d’ailleurs parce que nous étions au pied du mur.

 

Son prolongement est-il véritablement justifié ?

B. B. L’état d’urgence, comme son nom l’indique, est fait pour être limité dans le temps. D’autant plus qu’il déporte sur le juge administratif des prérogatives qui appartiennent en temps normal au juge judiciaire. Celui-ci est clairement mis à l’écart par les politiques actuelles. On imagine que le juge administratif sera plus efficace. C’est une erreur stratégique sur le long terme, puisque le juge judiciaire est en bout de chaîne dans la lutte contre le terrorisme. Je pense qu’il faut lui donner les moyens de se spécialiser. La lutte contre le terrorisme ne relève pas du droit d’exception mais du droit de spécialisation, qui, pour être efficace, doit être accompagné d’une stratégie globale. Le terrorisme doit prendre sa place au côté des autres menaces criminelles.

 

« Aucun moyen ne nous permet actuellement de tarir la source des phénomènes djihadistes »

 

Les programmes de déradicalisation sont-ils efficaces ?

B. B. Déjà faudrait-il comprendre ce qu’est un programme de déradicalisation, sachant que personne n’est aujourd’hui véritablement d’accord sur la notion même de radicalisation. Ces programmes, mêlant une approche psychologique et socio-éducative, ne sont que des concepts lancés de façon expérimentale et dont on voit aujourd’hui les carences. Sur cette question, comme sur bien d’autres, nous avançons à tâtons, sans vision commune. Les approches sont différenciées et les réponses aléatoires.

 

Jean de Maillard. Nous avons voulu appliquer au djihadisme la même réponse qu’à la délinquance en mettant en place des programmes de réinsertions sociales. Mais nous n’avons en réalité jamais analysé l’efficacité de ces programmes. Nous ne savons pas s’ils fonctionnent, tout comme nous ne savons pas si les programmes de déradicalisation fonctionnent. Aucun moyen ne nous permet actuellement de tarir la source des phénomènes djihadistes.

 

Comment néanmoins faire face à cette menace ?

B. B. Nous devons adopter une stratégie globale qui passe à la fois par un renfort des moyens et par une doctrine de lutte spécifique dans laquelle les magistrats disposeraient d’outils d’analyse criminologiques réels. Devant la montée en puissance du nombre de contentieux et de délinquants estampillés terroristes, il est nécessaire que les magistrats aient davantage les moyens d’agir. Sans oublier le renseignement, véritable pierre angulaire de la lutte contre le terrorisme.

 

Une décentralisation de l’antiterrorisme est donc indispensable…

B. B. Tout à fait. Le maillage territorial est nécessaire car la menace pèse un peu partout en France. Il est urgent que les magistrats puissent agir sur tout le territoire, notamment via les juridictions interrégionales spécialisées (JIRS). Celles-ci pourraient ainsi travailler de concert avec des magistrats spécialisés en criminalité organisée. L’objectif ? Mener des enquêtes approfondies pour prévenir davantage les passages à l’acte terroriste. Il faut bien comprendre que la compétence de la lutte antiterroriste n’est pas exclusive. Paris s’occupe aujourd’hui des dossiers importants tandis que les autres parquets se chargent des affaires mineures, mais une simple circulaire pourrait redonner une compétence réelle aux parquets disséminés sur tout le territoire. Ce serait par ailleurs un moyen de désengorger la juridiction parisienne complètement saturée par le nombre grandissant de dossiers à traiter.

 

La formation des magistrats est-elle à revoir ?

B. B. L’ENM est une très bonne école qui offre aux magistrats la possibilité de se former en continue tout au long de leur carrière. Depuis quelques mois, de véritables efforts ont été faits pour qu’ils puissent se former aux enjeux du terrorisme. Le problème réside aussi et surtout dans la capacité à mettre les personnes compétentes aux bons postes. Nous avons en réalité besoin d’une vision RH de la magistrature. S’il est vrai que nous recrutons davantage depuis deux ans, nous sommes toujours en sous-effectif puisque nous manquons aujourd’hui de 500 magistrats. Les années à venir s’annoncent d’ores et déjà difficiles.

 

« Il est urgent que les magistrats puissent agir sur tout le territoire, notamment via les juridictions interrégionales spécialisées (JIRS) »

 

La plupart des candidats à la primaire de la droite et du centre proposaient une augmentation du nombre de places en prison. Une bonne idée selon vous ?

J. de M. Sur cette question, nous avons deux problèmes. Le premier est effectivement quantitatif, mais le second est d’ordre qualitatif. À quoi sert en réalité la prison ? Que faisons-nous des individus qui, même après avoir purgé leur peine, ambitionnent de tuer le plus de gens possible ? C’est la question que doivent se poser les politiques. Elle est bien plus importante que celle du nombre de places de prison. Mais tout le monde évite soigneusement d’aborder le sujet.

 

Avez-vous noté certaines propositions intéressantes en ce début de campagne présidentielle ?

J. de M. Je n’ai rien entendu de transcendant. Multiplier les programmes de déradicalisation, augmenter la surveillance… toutes ces propositions sont des réponses à court terme. Ce que nous cherchons, c’est une vision à long terme qui reposerait sur un véritable raisonnement de fond. Le djihadisme est une forme de mondialisation de la terreur qui ne tombe pas du ciel. Nous devrions réfléchir sur les causes de ce phénomène et sur les mécanismes par lesquels il tend à s’ancrer dans notre société. Ce travail de réflexion doit nous pousser à repenser nos institutions, à savoir ce qu’on veut, mais aussi ce qu’on ne veut pas et à s’en donner les moyens. Il est urgent de se poser les bonnes questions. Les politiques veulent apporter des réponses dans le quart d’heure, sans comprendre que nous attendons d’eux qu’ils prennent le temps de réfléchir face à ces problèmes globaux.

 

Propos recueillis par Capucine Coquand

@CapucineCoquand